à bout de souffle

Publié le par Pierre Arrabie-Aubiès

A bout de souffle ...

Ce n’est pas du magnifique film de Godart qu’il s’agit. C’est du souffle épuisé de notre planète : Changements climatiques induits par l’effet de serre ; pollutions massives des eaux, des terres, de l’air ; déforestations à grande échelle des forêts primaires boréales ou intertropicales ; croissance démographique explosive dans des pays déjà sans ressources, disparition de peuples premiers porteurs d’une richesse culturelle inestimable, dissémination d’OGM constituant une bombe biologique à réaction en chaîne dont on ne connaît pas le potentiel destructeur... Le 21è siècle pourrait être le dernier pour l’humanité et pour une grande partie de la biosphère. Nous sommes sans doute au bord de l’abîme, voire au-delà. A bien des égards, il est raisonnable de dire que l’expression « nous allons droit dans le mur » est obsolète et que le mur a déjà été percuté et pulvérisé depuis longtemps. Nous serions donc actuellement comme en suspens dans le vide de l’incertitude de ce qui va désormais inéluctablement arriver et que nous ne maîtrisons peut-être déjà plus.

Pouvoirs des experts et des financiers : démocratie en danger

Le constat d’un système à bout de souffle s’applique également du point de vue social et politique. Le chômage de masse produit des dégâts considérables : exclusion, précarité, misère dans nos sociétés pourtant toujours plus riches. Misère de masse affectant des centaines de millions d’êtres humains bidonvillisés au sein de mégapoles au développement incontrôlé.

L’accélération vertigineuse des connaissances, l’ultra-spécialisation des savoirs et des techniques déterminent des clivages sociaux profonds entre une élite qui sait et une masse de gens qui subit de plus en plus la vie. Le sociologue Bernard Stiegler oppose ainsi une population à culture choisie et une population à culture subie, imposée par la télévision, la publicité, la mode etc... Nous glissons rapidement vers une société contrôlée par les experts, souvent eux-mêmes manipulés par une caste de financiers dirigeants. Cette stratification culturelle de la société constitue un risque majeur pour le fonctionnement démocratique de nos sociétés, car à la domination économique et financière, s’ajoute une domination / dépendance culturelle et symbolique qui implique une domination psychologique, un contrôle subtil de la pensée par le formatage des symboles, des idées, des valeurs. L’importance de la publicité dans notre quotidien doit être comprise sous cet angle.

Désormais, nous savons mais nous ne croyons pas !

Notre système est donc à bout de souffle. Comme le dit le philosophe Jean Pierre Dupuy : « Nous savons, mais nous ne croyons pas ». Nous ne croyons pas parce que, individuellement, renoncer à un mode de vie (vitesse, liberté des déplacements en voiture ; consommation de nouveaux produits socialement valorisés par la publicité et la mode) et en construire un autre n’est pas confortable et demande de l’indépendance d’esprit et de l’énergie souvent absorbée par les contraintes quotidiennes (stress professionnel, angoisse et mal-être devant le chômage etc.). Nous ne croyons pas parce que l’incertitude de l’avenir fait peur. Mais peut-être et surtout, nous ne croyons pas parce que les élites tournent elles-mêmes le dos à la réalité en jouant l’avenir au casino : profits maximum à court terme et guerre économique tiennent lieu de politique et d’idéologie : réussite individuelle contre bien-être commun.

 

Nécessité d’une dramatisation des discours

A situation dramatique, dramatisation des discours. Il faut donc affirmer publiquement que nous n’avons plus droit à l’erreur et que les bonnes décisions pour limiter la casse du changement climatique, pour ne parler que de cet aspect mais tout se tient en fait, doivent être prises maintenant, pas en 2010 ou 2015, mais en 2007, sachant que nous avons déjà perdu beaucoup de temps. Chaque mois, chaque année perdus pèseront de plus en plus lourd dans la balance de l’échec ou de la réussite collective.

Pour ne prendre qu’un exemple, celui des transports, les projets de création de nouvelles infrastructures (lignes ferroviaires, autoroutes) sont en total décalage avec la réalité qui impose de modifier radicalement les politiques de transport au moins à l’échelle européenne. Pour continuer de profiter en paix, « les décideurs » font le choix de condamner l’avenir commun en privilégiant l’intérêt des lobbies (grandes sociétés du BTP en particulier). Il faut demander aux décideurs comment ils peuvent justifier ces infrastructures dans une période où tout doit être fait pour réduire les besoins de transport, tant de marchandises que des personnes afin d’abaisser notre consommation d’énergies mais aussi d’espaces et de milieux naturels. Actuellement en France, la consommation d’espaces pour la création de routes, de bâtiments divers, de zones industrielles correspond à la superficie d’un département par décennie : à ce rythme, le territoire Français sera entièrement consommé en 100 ans ! Globalement, il faut donc les questionner et exiger des réponses claires sur le problème de la consommation sans limite de matières premières, d’énergie et donc d’espaces dans un monde terrestre physiquement limité.

Ainsi, en amont des argumentaires techniques indispensables pour dénoncer l’incohérence, l’inadaptation et l’inutilité de projets ruineux financièrement et environnementalement (nouvelle voie TGV Bordeaux-Espagne, autoroute Pau-Langon, transnavarraise, liaison Pau-Oloron, sans oublier les travaux routiers toujours en cours en vallée d’Aspe : beau score pour la seule région Aquitaine !), il est désormais fondé d’interpeller leurs promoteurs sur le thème de leur responsabilité devant l’Histoire.

Une nouvelle éthique

En conclusion, on ne se sortira pas de cette situation très problématique sans un changement profond de notre système de valeurs au risque de tomber dans un technofascisme qui imposerait des mesures draconiennes et forcément impopulaires du fait d’une évolution catastrophique du climat, par exemple. On ne fera pas l’économie de la refondation d’une éthique commune centrée sur le respect de notre environnement, sans bricolage et sans accommodation, sur le respect de chaque être humain, sur le respect de la diversité des cultures. Les logiques de pouvoir, de domination, de colonisation doivent être cassées non pas par décret (quoique vue l’urgence !) mais par une patiente et profonde remise en question de nos comportements individuels et collectifs. Jamais sans doute, l’humanité n’a été confrontée à un tel défi. Si nous voulons bien le regarder en face, sans complaisance quant aux causes, sans faiblesse pour dégager les solutions nécessaires, ce défi peut fédérer les énergies et comme le dit Edgar Morin, permettre à l’Humanité de prendre enfin conscience d’elle-même, de son origine commune, de son destin commun. Cette perspective d’une Humanité réconciliée avec elle-même doit constituer la trame d’un projet librement choisi par tout un chacun, ce qui suppose un formidable travail d’information auquel notre journal participe depuis sa création. Mais le plus difficile reste à faire, aller vers ceux qui ne le lisent pas (encore). 

Christian Lajournade

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Publié dans 3. textes perso

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